Catégories
Après Horizon de l’automne 2020, foire aux idées.

Désillusion – Utopie – Urgence

Le 14 mars à minuit, on a fermé les portes de La Baie des Singes. On accueillait ce soir-là Karim Duval pour son spectacle « Génération Y ». On était 100, pas un de plus. On était les derniers.
C’était la dernière séance… Avant confinement.
Étrange sensation en tournant la clef dans la serrure une fois tout le monde sorti. Un petit geste qui ce soir-là prenait des airs de clef sous la porte. On est restés ensemble un bon moment pour un dernier verre. On se serait bien saoulé, mais ça non plus, on n’a pas le droit. Une belle soirée : le gars est drôle, son regard sur le monde est fin et malin. On a rit à gorge déployée, en coude à coude, le verre à la main, sans peur et sans reproche.

Voilà maintenant des semaines qu’on ne compte plus le temps. On est hors du temps. On attend…
Des rats se sont installés à La Baie des Singes, faute de spectateurs, d’artistes et de babouin. Ils ont dévalisé les réserves et eux se soulent sans vergogne. Il paraît qu’ils montent une comédie musicale ; une adaptation de La Peste pour la rentrée. Plutôt malin mais ça a intérêt d’être drôle…

Alors que dans la contrainte physique une certaine vie reprend, notre lien culturel subit la distanciation sociale. On a bien tenté un coup de résistance culturelle avec les apéro-skype, les visio-conférences et les concerts à la maison. Mais la vie numérique, ça va bien 2 minutes. C’est mieux quand c’est fluide, net et bien sonorisé. On a l’air fin à gueuler comme des veaux devant notre écran et puis le public ne réagit jamais spontanément.
Culturellement, la distanciation sociale n’est pas tenable. C’est un non-sens. Une hérésie.

Alors demain ?

Demain, on sera le 28 mai ; un bail depuis le 14 mars.
On est restés confinés, enfermés …
Demain ! C’est demain le retour à la presque normale !
Monsieur « Convaincu de sa propre Importance » va prendre la parole pour nous lancer ses contradictoires et traditionnelles injonctions. On l’écoutera parce qu’on adore l’absurde.
Demain sans doute, on aura le droit de reprendre.
Masqués, aseptisés, javellisés, distanciés, diminués… A la force du plexiglas et du jetable, on aura le droit de reprendre. Et chacun devra sans doute se déplacer avec en plus du masque son verre, sa chaise, sa cuvette des chiottes.

 
Nous, les babouins de La Baie, on rêve d’un théâtre, d’un lieu de culture, d’une maison en fait ; avec des récupérateurs d’eau de pluie, des toilettes secs à la scandinave, du lowtech… On boit déjà dans du verre, on a viré le Coca de la carte et tous ses copains comme Danone qui exploite l’eau d’Auvergne inconsidérément, toutes ces merdes de la trop grande production industrielle et de la trop grande distribution. On veut lutter contre le déballage numérique, à la console et à l’ordi. On veut lutter contre la débandade thermique, au gril comme au radiateur … On se dit qu’on accueillerait bien les artistes uniquement « sur la route », et encore en rails !… On a déjà tout local à la carte, depuis les sirops jusqu’aux bières. On a déjà tout raisonné depuis l’eau du seau des toilettes jusqu’à la récup des pendrillons. On se pose des questions de l’intérêt du tout local artistique. On se dit quand même que c’est une connerie parce que les idées doivent circuler absolument ! Alors on cherche, on se prend pour des laborantins de l’écologie culturelle.

On rêve d’un théâtre hors profit (ça on y arrive bien depuis 24 ans), hors commerce, hors norme, hors hiérarchie, hors contrainte… Un théâtre anarchique qui rayonnerait plus que le Zénith qui est à au bout de la ville.
Qu’est-ce qu’on peut faire finalement ?! L’État d’Urgence Sanitaire va durer, certainement… L’ère du tout numérique s’impose … L’ère du contrôle et de la trouille s’impose… On savait qu’on en prenait le chemin : les évaluations d’artistes, de spectacles, de spectateurs même… Et puis le rapport mercantile : les solutions de ventes, les offres de billetterie, la vente en ligne… Et puis encore le souci de la rentabilité : l’industrie culturelle (et créative !), la chaîne de production, les coûts, les marges, l’incontrôlable nécessité du profit sur le produit, les intermédiaires qui éloignent l’artiste de son public et de ses hôtes. La communication aussi avec sa guerre à l’affiche, son papier et ses encres, ses espaces publicitaires, sa crasse carbone et sa novlangue… C’est vraiment artistique tout ça ?!

On n’a pas de métier quand on gère une salle. On ne crée rien, on gère. Un bon tertiaire, intermédiaire, médiateur, qui fait le lien mais ne sert à rien, ou pas grand-chose. Un pas grand-chose qui tient juste à réunir des gens ! Mais les gens ont-ils besoin qu’on les réunisse ? Ne peuvent-ils pas le faire tout seuls ?
C’est quoi, c’est où, c’est qui un lieu de Culture ?! C’est partout en fait, avec tout le monde. Alors voguez, vaquez les artistes : vous êtes libres ! La salle de spectacle est un objet politique et/ou un produit commercial ; ça se confirme.

Malgré tout on aime ce qu’on fait et on aime bien ce qu’on essaie de devenir. Les rats s’en foutent eux, ils débarquent, prennent la place et font leur vie. Bah voilà : on va faire les rats ! La Baie des Singes est un endroit simple perdu en Auvergne pour celles et ceux qui ont des choses à exprimer et d’autres qui aiment à les écouter. Pour ceux qui aiment boire et manger. Pour ceux qui veulent un monde écologique plus qu’économique. C’est un lieu collectif qui ne demande qu’à s’imprégner de nouveaux modèles et de solutions durables et saines mais en vrai !! Les pansements numériques sont des hérésies sociales, il nous faut sentir nos chaleurs et nos odeurs pour nous sentir vivants ensemble ! Venez, on verra bien comment ça se passe. C’est un peu fou, c’est peut-être même dangereux mais aujourd’hui c’est la clef de la liberté !

De toute façon, on verra demain.

Par claire rouet

Membre d'une équipe de tenanciers, à La Baie des Singes à Cournon d'Auvergne.

Laisser un commentaire