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Avant Humour

L’Humour est-il simplement une affaire de jokers ?

L’exemple d’Avignon, évoqué précédemment sur ce même blog, me pousse à creuser un peu encore le sujet de l’humour, des spectacles que l’on gare dans ce répertoire et celle de la distinction culturelle qui marche avec… Car en ce moment figurez-vous que j’ai un peu de temps et qu’il se trouve que c’est un sujet me concerne de près : Voilà plus de 10 ans que je m’y consacre à plein temps en production, diffusion, écriture, accompagnement et interventions diverses, selon l’humeur et les besoins… Et globalement pendant toutes ces années ça m’a rendu heureux et tenu vivant (ça et d’autres trucs hein ! ). J’ai d’ailleurs la ferme intention que ça continue, d’une manière ou d’une autre, on verra bien. Ma relation aux spectacles d’humour n’étant ni exclusive ni casanière : j’ai démarré ma carrière dans les musiques actuelles, me suis permis quelques incartades dans le spectacle de rue, la musique baroque, le théâtre contemporain et j’en passe… Sans jamais envisager ces déviations avec la culpabilité honteuse de l’adultère, encore moins de la trahison… Elles ont au contraire nourri et enrichi mon vocabulaire et mon (r)apport à l’humour sur scène de manière salutaire. Je suis arrivé à l’âge où je le mesure et le revendique…

L’Humour, ou le cul entre deux chaises…

Par contre il n’y a qu’un Joker, et c’est lui…

Car oui, l’Humour occupe une place à part dans la grande famille dysfonctionnelle et parfois maltraitante du spectacle vivant. Si on se réfère aux chiffres du CNV, il s’agit de la catégorie de spectacle qui compte le plus de levers de rideau par saison (17 000). Et de loin. CNV qui est d’ailleurs devenu en janvier dernier le CNM : Centre National de la Musique. Ciao les « Variétés » dont l’humour pouvait encore espérer faire partie, sur un malentendu. Le dispositif du crédit d’impôt, quasi-indispensable aux créations un tant soit peu ambitieuses, n’est plus accordé aux spectacles d’humour depuis l’année dernière. Encore un signe qui nous permet – amèrement- de nous situer avec objectivité. Au delà de ces considérations institutionnelles, l’humour et les humoristes restent en expansion fulgurante depuis quelques années : la rafale ONDAR à partir de 2010 tout d’abord, dont a découlé un véritable hold up sur quelques saisons culturelles. Au delà de ça, les humoristes se font chroniqueurs et squattent les grilles de radios comme France Inter dès l’heure où blanchit la campagne. Les émissions qui font les plus fortes audiences de la radio qui fait les plus grosses audiences en France présentent un véritable ballet du LoL et d’artistes qui se succèdent au micro, même sur des créneaux initialement consacrés à de l’info ou autres propos estampillés « sérieux » . Et cela se ressent directement dans les salles, quand les mêmes tournent leurs spectacles. Citons aussi l’expansion, par ailleurs assez débile, du nombre de spectacles présentés au OFF d’Avignon et dans laquelle les spectacles d’humour ne sont pas pour rien, loin de là. Les réseaux sociaux enfin, dont on évoque souvent la dimension haineuse, conspirationiste ou trollifère mais qui reste aussi en grande partie rigolarde et avide de facéties diverses, ouvrant ainsi de nombreux possibles pour des humoristes compatibles avec le format et capables d’inventer la formule maline et likable.

Ramenons à présent l’affaire dans sa dimension scénique… Car là aussi elle se distingue. La première des particularités, c’est que la discipline reste bougrement accessible. Là encore on lève un paradoxe : il faut énormément de courage et de confiance pour monter seul en scène défendre un texte qu’on a soi-même écrit. Mais d’un point de vue purement pratique, ça reste assez facile. Pas de matos onéreux à acheter, pas de freins techniques particuliers, pas de gammes à faire (quoique)… Ce que je veux dire c’est qu’on ne monte pas sur scène sur un coup de tête pour donner un concert de viole de Gambe ou de tablas par exemple. Faut acheter l’instrument, bosser comme un connard en se cachant longtemps et balbutier dans sa chambre avant de tenir un truc vaguement présentable… Pour l’humour par contre, on peut vite considérer qu’on est drôle sur la seule foi de l’entourage et de la famille et se lancer très vite… La confiance initiale étant ici autant un moteur indispensable qu’un ennemi potentiel, quand l’affaire n’est pas si aboutie ou légitime que ça. Délicat, fragile, casse gueule etc… Moi c’est d’ailleurs ce qui m’intéresse et m’excite tout particulièrement là dedans.

Même artistiquement, c’est flou.

Ça c’est l’autre, il fait du stand up (comme par hasard !)

Ben ouais, même là c’est pas simple… Disons qu’en France on se débat encore avec les éternelles références Coluche / Desproges / Devos et on pourrait en citer d’autres, qui représentent encore un genre d’âge d’or, réel ou fanstasmé (« Peut-on rire de tout » et autres fadaises aux réponses téléphonées, encore d’actualité, hélas). En réaction aux formats dits européens hérités du théâtre à l’ancienne et façon sketches-à-la-papa, on a vu l’arrivée massive du stand-up. En même temps hyper rafraîchissante et trop vite dogmatique. Nous vendant (comme souvent) la modernité absolue avec un retard de 10 ou 20 ans avec l’Amérique. Eddy Murphy sur scène c’était 1986 si ma mémoire est bonne. Moi personnellement je n’ai aucun problème avec le fait de faire tomber le 4ème mur, d’une adresse interactive avec le public, d’une plateau plein feu tout du long ou de parler dans un micro filaire tant que tu ne me dis pas que c’est le seul chemin valable et digne d’intérêt. Parce que dans ce cas ça m’emmerde exactement au même titre que les religions m’emmerdent et de manière générale tous ceux qui se sentent dépositaires du bon goût ou d’une vérité quelconque. La vérité, elle est dans le fourmillement des formes, des registres, des angles, des choix artistiques et même des affaires de goût… La vérité elle est complexe, relative et elle se mérite, c’est ce qui fait sa beauté d’ailleurs. Peu importe la forme ou l’héritage, tant que c’est sincère et qu’il y a un propos derrière, moi ça m’intéresse…

Back in Business Yo

Y’a eu lui aussi, tu t’en souviens ?

Reparlons boulot. Vous n’êtes pas ici sur un blog d’herboristes amateurs en vue de constituer un herbier nom d’une pipe. Ce qui a fait l’engouement pour l’humour, ce qui a poussé de nombreux producteurs jusqu’alors occupés à d’autres disciplines artistiques à s’y pencher, c’est le coût plateau et rien d’autre. Un humoriste en tournée c’est souvent lui même et un ou deux régisseurs qui se déplacent en train. Et basta. Pas de décors, peu de costumes et rien de plus qui ne rentre dans un valise. Autant dire que c’est beaucoup plus vite rentable qu’un groupe de ska à 12 musiciens, 6 techniciens, un camion fourré de backline et les VHR induits. Tout ça pour des prix de cession comparables et des des recettes à l’avenant. C’est tout vu. Et là encore on déboule sur une situation paradoxale : sur ce registre, pourtant plébiscité par le public et incontestablement dans l’air du temps, on reste sur des schémas de production et des modèles souvent ringards. La production dans l’humour, c’est encore Eddy Barclay dress-code white à St Trop. Je caricature un peu, les solutions d’auro-prod et/ou de co-prod intelligentes et complémentaires existent et se développent mais disons que majoritairement, les producteurs d’humour parisiens qui ont pignon sur rue se maquillent encore en darons-providence aux méthodes périmées. Et que la mascarade fonctionne encore, y compris auprès d’artistes dont le discours s’oppose en tous points à ces logiques d’un autre temps. Cette inadéquation est d’autant plus surprenante que la ringardise constitue la plus grande crainte de l’humoriste. En musique on devient vintage, au théâtre on devient classique mais en humour on est vite ringard… Dont acte.

So, What ?

Quand on ne sait plus trop, on revient toujours à Alan Moore…

Quand on a dressé l’inventaire de tous ces paradoxes et de ces ambivalences, on réalise que ça devient difficile de se faire une vraie place et de la défendre dans le vaste secteur culturel d’en France. Car, pour toutes les raisons évoquées plus haut et pour d’autres qui nous dépassent, l’humour est rarement pris au sérieux. On ne va pas se mentir : on passe trop souvent pour des baltringues, des animateurs de camping ou des ambianceurs de banquets. Et il ne s’agit pas ici de chouiner devant le manque de reconnaissance. Certes, ce jugement peut révéler un manque de curiosité et une méconnaissance du secteur de la rigolade et ses spectacles, portant riche et diversifié. D’un autre côté nous avons notre part de responsabilité là dedans. Si ! Il nous revient de revendiquer autre chose que le simple divertissement anodin, comparable à une séance abrutissante devant la télé. Je dis ça sans aucune condescendance pour ceux qui n’ont pas d’autre objectif que celui de divertir. Mais il ne s’agit pas pour autant de niveler par le bas. Molière à son époque ne définissait pas son boulot autrement, sauf que ma fille planche encore sur ce qu’il a écrit plus de 4 siècles après. Soyons exigeants avec nous-mêmes avant de demander aux autres de l’être et surtout, ne nous laissons jamais aller à penser que le public est un con et qu’il convient donc de l’abreuver de conneries. Ce serait le début de la fin, un constat d’échec, ça j’en suis intimement persuadé.

Par Loic Castiau

3 réponses sur « L’Humour est-il simplement une affaire de jokers ? »

Tellement !!!!

Morceau choisi :

Moi personnellement je n’ai aucun problème avec le fait de faire tomber le 4ème mur, d’une adresse interactive avec le public, d’une plateau plein feu tout du long ou de parler dans un micro filaire tant que tu ne me dis pas que c’est le seul chemin valable et digne d’intérêt. Parce que dans ce cas ça m’emmerde exactement au même titre que les religions m’emmerdent et de manière générale tous ceux qui se sentent dépositaires d’une vérité quelconque. La vérité, elle est dans le fourmillement des formes, des registres, des angles, des choix artistiques et même des affaires de goût… La vérité elle est complexe, relative et elle se mérite, c’est ce qui fait sa beauté d’ailleurs. Peu importe la forme ou l’héritage, tant que c’est sincère et qu’il y a un propos derrière, moi ça m’intéresse…

Merci

Très intéressant tes articles. Une petite remarque cependant concernant Le Public.
Dans son ensemble Il n’est pas con mais sur le plan individuel il doit certainement Y avoir quelques gros connard qui s’y logent …
Bravo mon Lule.

Oui t’as raison hélas. Mais prenons le risque de nous adresser à eux comme si ça n’était pas le cas. Je ne me raconte pas que ça va les guérir, mais quoi qu’il en soit ça vaudra toujours mieux que la démarche inverse. Et tout le monde voit le même spectacle, on ne va pas trier à l’entrée. Quand on y pense, on a d’ailleurs tous, plus ou moins enfoui, un connard qui se cache à l’intérieur. Et un spectacle exigeant, sensible, provocateur ou n’importe quel registre qui a un minimum de fond et s’adresse à l’intelligence sera toujours un allié potentiel pour le faire taire. Je sais que tu sais… Love You Bro.

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