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Après Horizon de l’automne 2020, foire aux idées.

Sisyphe heureux.

Sur l’emploi du préfixe « ré » dans le discours présidentiel dont Loïc Castiau soulève l’étrangeté dans un précédent post.

L’injonction à se réinventer est en cela étrange et paradoxale qu’elle dit à la fois la négation de ce qui a précédemment été inventé tout en nous enjoignant de retourner à ce qui a déjà été inventé. Réinventer c’est inventer à nouveau, inventer encore, mais toujours la même chose. Car réinventer c’est reprendre, revenir encore à ce qui déjà été, le ruminer pour le reconstruire. Il y a quelque chose de Sisyphe dans cet emploi exécutif et excédé du préfixe dans cette injonction présidentielle à s’inventer encore, s’inventer toujours, s’inventer à nouveau… Pour finalement, rester le même.

Et si l’on peut s’imaginer Sisyphe heureux ce n’est que dans la mesure où l’éternel recommencement de sa tâche, réveille en lui un éternel sentiment de joie. Ce qu’il fait, il pourrait le faire infiniment ; car c’est là -dans son geste- que s’exerce toute sa puissance, que s’exprime tout son pouvoir.

Or la réinvention dont il s’agit ici, n’est pas le recommencement d’un Sisyphe que l’on pourrait s’imaginer heureux, non. Elle est avant tout un renoncement. Renoncement au monde tel qu’il était mais qu’il faudrait conserver sous l’injonction de la réinvention ; un monde à rebâtir sur et avec les ruines de ce qu’il était mais avec toujours moins que ce que nous avions alors. Bref il s’agirait de se réinventer pour rester le même, de s’adapter pour se conserver. Avec toujours plus de ruine et toujours moins de moyens. Alors ce qu’il y a d’invention au fond de cette réinvention, demeure l’expression d’un pis-aller : « Pour rester ce que tu es, tu vas devoir t’adapter ». S’adapter ici, comme sans doute ailleurs, ce n’est rien moins que faire des sacrifices. Comme on lesterait son ballon pour le maintenir un tant soi peu dans les airs, on renonce à ce qu’était notre monde pour en conserver malgré tout quelque chose.

La sagesse épicurienne nous apprend que « lorsque la pièce est enfumée, il faut savoir la quitter ». C’est pourquoi, plus que de se réinventer (en fonctionnaire au rabais) il s’agirait plutôt de s’inventer. S’inventer soi-même certes -mais c’est la une responsabilité individuelle- mais s’inventer surtout et collectivement des formes de « vie » nouvelles à investir, à habiter. S’inventer aussi pour accompagner tout un monde à inventer son propre rapport à la culture, à l’art et à la représentation. Et c’est là sans doute que nous retrouvons la dimension politique du départ.

Par Jean Martial-Guilhem

Musicien / Développeur Web

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