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Après Horizon de l’automne 2020, foire aux idées. Théâtre

Ouvrons les théâtres !

Pendant le confinement j’ai regardé le film de Roberto Rossellini, « Roma Città Aperta » ensuite j’ai regardé la date de réalisation du film : 1945. Cela m’a donné des frissons. Ça veut dire que pendant que l’Italie et toute l’Europe était à genou à cause de la deuxième guerre mondiale, Roberto Rossellini a trouvé la force, l’envie et l’inspiration de rassembler des chutes de pellicule pour réaliser un film incroyable qui au passage a marqué l’histoire du cinéma et le début d’un nouveau genre de film : il neorealismo. C’est là que je me suis réconfortée et je me suis dit que ce confinement était une occasion, une chance, une porte qui s’ouvre…sur quoi ? Et bien on est là pour le découvrir.

Après cette première étincelle d’espoir, passés quelques jours, je me suis retrouvée à écouter un de mes anciens maîtres de théâtre : Gabriele Vacis un metteur en scène italien et pédagogue génial . Il m’a inspirée comme d’habitude et j’ai pris le soin de traduire ce qu’il dit. En le faisant ça m’a donné des idées, c’est pour ça que je tiens à le partager également avec vous.

Il est parti d’une idée assez simple : être artistes c’est ça : avoirs de visions. Alors on est artistes, on peut pas donner des réponses sanitaires ou technologiques, on peut donner que des réponses artistiques, c’est à dire des visions.

Qu’est -ce que c’est une vision ?

Quelque chose qui avant n’existait pas, voilà donc une proposition artistique visionnaire.

Là je vous cite Gabriele Vacis mot par mot :

« La grand question du moment est….

Rouvrons les théâtres !

Mais pourquoi ? avant les théâtres étaient ouverts ? Pas vraiment. On les ouvrait deux ou trois heures pour le spectacle et le reste du temps tout était fermé. On ouvre donc les théâtres, mais cette fois-ci pour de vrai. On ouvre les théâtres, toute la journée, le samedi et le dimanche, la nuit aussi. Les spectateurs pourront rentrer tout le temps.

On pourra enfin réaliser le rêve de Grotowski, de Coupeau, du Living Théâtre, des grands maîtres du théâtre du XXe siècle qui rêvaient d’un théâtre avec une fonction sociale, comme le métro et l’eau potable.

Je fais du théâtre depuis 50 ans et j’entends à chaque fois dire que les répétitions sont beaucoup plus émouvantes, touchantes et drôles que le spectacle en lui même. Alors on mets tout en scène : les répétitions, les lectures, la construction de la lumière et des décors, etc.

Ces moments de création sont remplis d’une beauté qu’on a gardé trop longtemps pour nous. Car le théâtre n’est pas une création de formes, c’est une création de relation entre les personnes. »

Depuis qu’il travaille avec les réfugiés, les handicapés, les jeunes il dit vivre des moments de théâtre exceptionnels et sur ce point je le rejoins complètement.

Son discours a déterré un de mes souvenir, car cette expérience de théâtre ouvert en permanence moi je l’avais déjà vécue sur ma peau.

Quand on a occupé le Teatro Valle à Rome.

Il s’agit du théâtre le plus ancien de Rome où Pirandello en 1930 a inventé le concept de méta-théâtre : pour la première fois des acteurs sont rentrés par la porte d’entrée du public, en frôlant les spectateurs qui criaient de peur !

Figurez-vous que ce théâtre historique était voué à être rasé pour y construire un supermarché ! On a lutté pour le garder ouvert. On a réussi. Tellement réussi ! Le théâtre était tellement ouvert qu’il ne fermait jamais plus.

Le matin était dédié aux exercices des comédiens, l’après-midi aux lectures, aux répétitions, aux tables rondes. C’était plein à craquer : il y avait certes des comédiens, des artistes, mais aussi des gens de tous bord, des jeunes, des retraités, des aficionados, des néophytes : une vraie fourmilière. Toute une communauté s’est créée, des spectacles ont vu le jour, des discussions se sont enflammées à n’en plus finir.

D’accord, c’était peut-être aussi un peu chaotique, tout était gratuit ou sous libre souscription mais c’était un lieu vivant et plein d’inspiration.

Et tout ça s’est brusquement arrêté, non parce que ça ne marchait pas, mais parce que la police a ordonné l’évacuation des lieux.

Aujourd’hui, que faire ?

Chaque théâtre devrait travailler avec sa propre forme et ses spécificités. Gabriele Vacis dit à ce propos :

« Si nécessaire,

enlevez les sièges !

Retournez aux origines : en 1700 il n’y avait pas de sièges. A l’entrée on récupère sa chaise, comme ça on peut se placer à bonne distance les uns des autres. S’il y a des loges, c’est parfait, c’est déjà séparé les loges, on peut même recréer les loges de famille, avec la vente de places groupées. »

On pourrait rajouter des scènes, à l’entrée du théâtre pour privilégier les évènements en plein air si la configuration du théâtre le permet.

Plus de créneaux ouverts, plus de lieux ouverts, moins de spectateurs agglutinés !

« Il faudra nécessairement organiser tout ça : les réservations, les tarifs, combien de temps on reste, etc. Ça demandera beaucoup de coopération entre artistes, techniciens et organisateurs. Il faudra redéfinir les rôles, élargir ses compétences. Il faudra donc aussi redistribuer les paies, il faudra moins de marketing et plus de complicité entre artistes et spectateurs : les comédiens vont renoncer à un peu de vanité pour un peu plus de compréhension ; Les organisateurs vont renoncer à imiter les collègues des commerces et des entreprises pour un peu plus de solidarité.

L’objectif commun sera la participation au grand évènement commun appelé THÉÂTRE !

Il faut saisir l’occasion qui se présente pour enfin transformer les théâtres, qui étaient devenus des lieux d’exclusivité, en lieux d’inclusion.

Il faut saisir l’occasion qui se présente pour donner un futur à cet extraordinaire patrimoine que sont les théâtres… »

Rouvrons les théâtres,

quand cela sera sanitairement possible,

mais rouvrons-les vraiment !

Carla Bianchi – 13 mai 2020

Par Carla Bianchi

Comédienne, autrice

3 réponses sur « Ouvrons les théâtres ! »

C’est un grand oui. Du théâtre ouvert, du théâtre, comme à l’époque du nomadisme de Moliere lorsqu’il se déplaçait de villes en villes, posait 4 bouts de bois et jouait de façon organique sans jamais déclamer à la façon de la comédie française pour le peuple qui riait vraiment.
Un théâtre ouvert, un théâtre aux fenêtres, un théâtre moins prétentieux, un théâtre ouvert. Bravo.

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