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Avant Avignon

Avignon ou la culture verticale.

Allez, juste pour le plaisir et aussi pour amorcer la pompe de ce blog en l’étoffant de quelques articles… Histoire que ça ne fasse pas trop vide quand les premiers s’y pointent : un petit billet-témoignage sur Avignon et son (ses ?) festival(s ?). La Grand Messe annuelle, passage quasi-obligé pour beaucoup d’entre nous. Enfin, disons que quand on trempe dans les catégories de spectacles qui se jouent là bas, sans être obligé d’y participer, on est bien obligé de se positionner. En général ceux qui n’y vont pas savent très bien pourquoi…

Personnellement, en tant que producteur, j’y ai accompagné des spectacles et artistes sur de nombreuses éditions du Off… J’ai perdu le compte et j’ai la flemme de chercher. Sept au moins, ou huit, un truc comme ça. À cette époque je cherchais plutôt à lister les raisons d’y aller. Et il y en a, soyons honnête ! L’opportunité de présenter des spectacles souvent tout neufs au public et à un grand nombre de programmateurs, mais aussi plus largement la concentration de pros (toutes professions confondues) au mètre carré, permettant de mettre enfin des visages sur des relations qui ne se nourrissaient jusque là que de mails ou de téléphone. Se voir en vrai, se rencontrer, ça a quand même une autre gueule. Une grande partie de mon réseau professionnel a pris corps sur les terrasses avignonnaises et sur un fond de cigales. Et puis en terme de décor y’a pire. Certes il y fait parfois très chaud mais globalement on est mieux en juillet à Avignon qu’au Havre en novembre (par exemple). Je ne vais pas ici détailler tous les motifs qui m’ont poussé à restreindre progressivement mon implication dans le Off d’Avignon, ce festival qui n’en est pas un : citons simplement le nombre exponentiel jusqu’à l’absurde de spectacles présentés, alors que la présence des programmateurs est loin de suivre la même courbe (ils ne sont pas plus nombreux et viennent moins longtemps), le vilain aspect consumériste que tout ça finit fatalement par prendre, les conditions d’accueil dans certains théâtres qui frisent la maltraitance caractérisée sous couvert de folklore, le racket organisé sur l’hébergement, la restauration et un peu partout. C’est pas parce qu’on t’entube avec un accent du Sud rigolard et en te tapant dans le dos que ça passe mieux hein… Mais voilà, je m’égare.

Vue du IN

Ce que je voulais évoquer ici, c’est surtout l’extraordinaire instantané donné par Avignon de l’organisation de la culture en France. C’est là bas que l’on ressent le mieux la verticalité rigide de l’ensemble du système, structuré en réseaux, catégories, disciplines globalement imperméables les uns aux autres. Pas de brassage, pas de pont (le fameux pont d’Avignon est cassé d’ailleurs, comme par hasard), ça n’est jamais transversal et chacun chez soi. On se croise, mais on ne se mélange pas.

En gros, en juillet à Avignon, t’es toujours le crevard d’un autre.

C’est parfaitement stratifié. Tout en haut bien sûr, il y a le IN et ses spectacles prestigieux, subventionnés, qui ne se préoccupent même pas forcément de plaire car ils peuvent se le permettre. Eux ce sont les Elfes, la haute aristocratie. Ils ne se déplacent que dans les petites ruelles chargées d’histoire à des heures interlopes et si vous observez bien, leurs pieds ne touchent jamais complètement le sol. Ils lévitent très légèrement. Et si un inconscient fait mine de leur donner un flyer, ben pareil… ils l’évitent. Le IN ne reconnaît pas le OFF et s’en passerait bien, ne lui réservant globalement que mépris et condescendance. Mais le OFF, que l’on pourrait croire dissident ne fait que reproduire ce phénomène en son sein. On y trouve les vrais et beaux théâtres, généralement des permanents (= ouverts le reste de l’année) qui accueillent donc du vrai et beau théâtre classique ou contemporain, il y a aussi des salles qui n’ouvrent qu’en juillet mais restent cossues et où l’on sent une certaine exigence dans la programmation, un certain standing, quelques autres ont des moyens bien plus modestes mais gardent une ligne de programmation identifiable et crédible aux yeux des professionnels, des espaces dédiés à d’autres disciplines qui se sont peu à peu greffées au OFF (chanson, cirque et l’humour qui prend désormais beaucoup de place), puis on amorce la descente aux abîmes pour finir avec des salles de 49 places, sur des chaises de jardin ou des bancs en poutre, aménagées dans des kebabs ou des salles de réunion d’hôtel à grands renforts de tissus noir. À Avignon, si tu as un garage pour 2 véhicules et quelques palettes, il suffit d’acheter un rouleau de coton gratté noir de 50m (compter 250€ HT) et si t’es un peu bricolo, t’as un théâtre.

Vue du OFF

Et selon cette hiérarchie descendante très codifiée, chacun toise celui qui est juste en dessous de lui en ayant parfaitement le droit d’afficher un mépris taquin. J’exagère à peine et c’est hélas aussi comme ça que fonctionne la culture en France. Bien sûr des exceptions existent, certains osent et défendent le plurisdisciplinaire et il existe fort heureusement de nombreux artistes qui n’ont strictement rien à foutre de savoir à quelle caste ils appartiennent mais disons que c’est TRÈS loin d’être la norme. On pourrait pourtant se dire, à Avignon comme ailleurs, que l’on fait tous les mêmes métiers, que tout ça reste du spectacle vivant et que l’on peut partir du principe qu’il y a des chefs d’oeuvre, des fulgurances, du correct, du médiocre et des escrocs dans toutes les disciplines et toutes les esthétiques. Mais ça n’est pas comme ça que ça marche. Chaque année où j’ai produit des spectacles sur le OFF, je suis allé voir au moins un spectacle du IN, souvent dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Et je crois que j’y ai vu le meilleur ET le pire des spectacles auxquels j’ai pu assister au cour de ma carrière. Comme quoi… Le plus triste c’est que ce mépris se nourrit essentiellement de méconnaissance et d’a priori des uns envers les autres. Car cette défiance fonctionne hélas dans les deux sens : certes les elfes du IN peuvent parfois réduire le OFF à « Ma colocataire ne suce pas que des glaçons », mais ils sont nombreux en face à estimer amèrement que le théâtre subventionné est tenu par quelques cuistres prétentieux vautrés dans leurs privilèges, qui ne montent que des pièces de 8h soporifiques sur-titrées en suédois. Alors qu’il suffirait d’être un peu curieux et de bonne foi pour balayer ces clichés réciproques…

Si je pose tout ça ici, c’est qu’il me semble que quand on parle de profiter de cette crise sans précédent pour impulser des changements, en profondeur dans nos métiers et nos pratiques, l’exemple d’Avignon est particulièrement évocateur.

Au même titre que ce festival représente une parfaite illustration du monde d’avant, il pourrait devenir un laboratoire du monde d’après.

La façon dont Olivier Py a réagit aux premières restrictions, niant aveuglément la situation avant d’être bien entendu contraint d’annuler est particulièrement parlante. Le Off de son côté s’autoproclame festival mais n’est représenté par personne. On n’y est pas (ou très rarement) programmé mais on s’y inscrit en louant un créneau dans un théâtre, comme on s’inscrirait à un salon professionnel et pour les mêmes raisons. Sauf qu’il s’agit d’un salon où le prix du stand est exorbitant et les retombées incertaines. L’association AF&C fait ce qu’elle peut mais ne fédère pas grand monde et ne représente que le programme qu’elle imprime : gros comme un annuaire, devenant chaque année plus obèse à l’image du OFF qu’il décrit, c’est lui qui fait que la valise est plus lourde en revenant.

On sent un frémissement, du côté de cette association et son récent président. Un début de prise de conscience et de prise de parole qui ose enfin évoquer ce qui ressemble à de la décroissance. De mon côté je pense que c’est la seule issue raisonnable et j’y serai attentif…

Par Loic Castiau

2 réponses sur « Avignon ou la culture verticale. »

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